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Il était une fois… ma première rentrée scolaire

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L’équipe de Taoujih a rencontré Mde Hammoudi, inspectrice de français à la retraite, pour recueillir son témoignage de professeure de l’enseignement secondaire.

Il y a 41 ans, comme certaines et certains d’entre vous, j’ai fait ma « rentrée scolaire » et je crois que le premier jour, le premier contact avec les élèves est vécu avec les mêmes sentiments quelle que soit l’année, quel que soit le lieu, quelle que soit la personne. C’est un jour qui reste gravé dans la mémoire même après avoir pris la retraite …

La licence en poche, la quatrième année de l’Ecole Normale Supérieure bouclée avec ses cours et ses stages pédagogique bloqués commence l’angoisse de l’attente : la fameuse décision d’affectation.

A l’époque l’Ecole Normale Supérieure de Kouba (toutes matières confondues) était jumelée avec l’ université d’ Alger.

Passé le mois de septembre, arrive la miraculeuse décision d’ affectation du ministère de l’éducation nationale (centralisation oblige) : à 24 ans je me suis trouvée affectée dans l’un des plus grand lycée de jeunes filles d’Alger (et combien convoité) comme professeure – stagiaire.

Les premiers moments de joie passés, une immense angoisse me saisit : comment débuter dans un si grand lycée avec une notoriété bien établie ?

Il était immense par son architecture, grand par le nombre d’élèves et réputé pour son équipe pédagogique chevronnée.

Après une nuit blanche passée à me poser toutes sortes de questions, j’ai rejoint le lendemain l’établissement pour signer mon PV d’installation et retirer le fameux emploi du temps (j’ai compris plus tard que l’emploi du temps décide de votre année scolaire : agréable ou difficile).

Premier choc : 4 classes de TS (correspond à 3AS et 2 classes de 1ère (première) sciences et maths (correspond à la 2AS) et cours tous les après-midi… Le français comme l’histoire géographie sert à compléter l’emploi du temps dans les classes scientifiques… Donc essayez d’imaginer la suite .

Mon premier jour

Le lendemain, j’arrive assez tôt pour m’habituer au lieu. Après une entrée timide dans la salle des professeurs, j’ai observé les collègues qui arrivaient et qui regagnaient chacun son groupe : vous avez les groupes par discipline, groupe « des mariés », groupe des « célibataires », groupe des anciens bref une micro société où beaucoup se côtoient sans se connaître. Plus tard, je me suis rapprochée de quelques professeurs étrangers (les enseignants dits « coopérant ») qui étaient aussi dépaysés que moi. Ils arrivaient de France et moi de l’université.

A peine la sonnerie entendue que je me suis faufilée pour rejoindre ma première classe le cœur battant la chamade.

Et ma première classe est une classe terminale / sciences bilingues (TS / B : appellation de l’époque). Il existait deux sections : section arabophone (comme on disait) et section bilingue (enseignement en français) … et le français avec l’histoire / géographie n’étaient pas matières à examen au BAC.

En pénétrant dans la classe, j’ai essayé de me donner une contenance pour cacher tous les sentiments qui m’agitaient intérieurement. Le premier contact passe par le regard : une trentaine de paires d’yeux me fixaient avec cette insolence propre aux adolescentes, se demandant sûrement à quelle sauce elles allaient me manger (la « pionne » de service avait déjà fait ma promotion : stagiaire).

Tout se joue en cette première séance.

Je me suis présentée en essayant d’affronter tous ces regards qui me scrutaient en attendant la moindre maladresse pour éclater de rire.

Ce premier contact est très important car en faisant du regard le tour de la classe, vous vous imprégnez de la « topographie de la classe » : vous avez des élèves qui vous sourient gentiment et qui ne demandent qu’à vous suivre, vous avez celles qui affichent leur désintéressement car le français n’est pas important et vous avez celles qui sont décidées à vous mener la vie dure et qui s’ amusent à vous défier du regard. A ce moment, il faut vite échafauder un plan de «sauvetage».

Conseil à suivre : ne jamais baisser les yeux ou fuir le regard des élèves.

A la fin de cette première journée, vous êtes vidé et vous avez l’impression de ne pas être fait pour ce métier mais l’avenir vous prouvera le contraire.

Et puis passent les jours, passent les semaines, passent les mois, passent les ans et à chaque rentrée vous vous sentez meilleur, plus utile à vos élèves, plus performant et l’ angoisse se transforme en plaisir, la peur se transforme en complicité, en partage. Vous êtes heureux dans votre classe avec vos élèves.

Mais pour y arriver, il faut être à l’écoute (écouter et observer) de vos élèves, les respecter, leur faire confiance et surtout être juste (peu importe la carte professionnelle des parents).

Ma première journée pédagogique…

La première journée pédagogique est impressionnante. ’’Les anciennes’’ forment un groupe fermé, une « communauté » comme on dirait maintenant et pour y rentrer  il faut faire ses preuves. D’ailleurs, la première année est une année où vous devez vous surpasser pour mériter l’attention des collègues et de l’administration. Du moins dans mon lycée.

La fameuse leçon modèle était présentée par une professeure titulaire. J’étais admirative et prenais notes de tout ce qui se disait autour de moi, me remplissant les yeux de tous les gestes que je pensais copier.

Plus tard, j’ai compris qu’il ne fallait jamais chercher à imiter une telle ou un tel mais qu’il fallait être soi-même. Nous partageons le savoir mais nous nous distinguons par notre savoir-faire et notre savoir-être (le cachet personnel).

Mon premier conseil de classes

Les conseils de classe des 3AS se déroulaient dans le bureau de la directrice dont j’ allais enfin faire la connaissance. Raffinée et élégante, elle trônait derrière son grand bureau. C’est une dame qui m’a longtemps intimidée mais de qui j’ai beaucoup appris.

Au milieu des professeurs titulaires et de matières dites’’ essentielles’’, il m’a été très difficile de trouver mes marques et de placer une observation ; j’étais la professeure /stagiaire de français dans des filières scientifiques. Cela ne vous donne aucun statut dans la hiérarchie de l’ établissement même si vous avez le même diplôme et les mêmes devoirs.

Ce premier conseil me laissa un amer sentiment d’échec : j’ avais échoué dans ma mission puisque je n’ai plaidé la cause d’aucune de mes élèves. Je garde l’image, peut être exagérée, d’un tribunal où les élèves étaient les accusées d’un quelconque délit et les professeurs prononçaient, parfois à tort, la sentence arbitrale qui me révoltait mais que j’ai cautionnée par mon silence. Je n’oublierai jamais le grief donné par un collègue pour sanctionner une élève parce qu’elle avait des ongles longs et vernis.

Après ce premier conseil, je me suis juré de me battre pour les élèves qui le méritaient quitte à me faire des ennemis.

Ma première inspection, première angoisse

Par une matinée du mois de mars, le censeur frappe à ma porte et entre suivi de monsieur l’inspecteur.

Même si j’attendais cette visite depuis le début de l’année, mon sang ne fit qu’un tour. Je me revois encore en train de me diriger vers le bureau pour prendre le cahier de texte et la fiche pédagogique à remettre à l’inspecteur, et surtout les quelques secondes où je n’avais plus de voix, plus de salive… La distance entre le fond de la classe et l’estrade me semblait interminable et mon corps ne m’obéissait plus. En mon fort intérieur, j’entends encore la voix qui m’ ordonnait de me ressaisir, de reprendre mon cours et surtout d’oublier cette présence.

Je repris le contrôle de la situation car l’enjeu était trop important pour se laisser dominer par la peur. A l’issue de la visite, j’ai obtenu mon ticket pour le CAPES (à savoir la date de titularisation).

Là, maintenant commence la course contre la montre car je n’avais qu’un mois pour me préparer à l’examen sans compter sur personne, ni monsieur Google, ni internet. Il fallait se rapprocher des collègues stagiaires et sillonner tout Alger à l’affût de la moindre information après chaque CAPES.

A l’époque ni manuel scolaire, ni programme, ni guide pédagogique pour vous accompagner. Nous étions dans une phase de transition où le statut de la langue française n’était pas très clair puisqu’il était langue d’enseignement dans la filière bilingue et langue étrangère dans la filière arabisée.

Mon CAPES, enfin la titularisation

Malgré toutes les préparations quand arrive le jour fatidique vous avez l’impression de ne pas être prête et surtout le sentiment que vous allez manquer ce rendez-vous qui décide de votre carrière. Les règles de l’examen sont fixées à l’ avance : 2 activités dans deux niveaux différents. Un compte rendu de devoir : type BAC (avec le sujet et les copies corrigées, une activité au choix). Mon inspecteur de l’époque (un grand monsieur et qu’il repose en paix) n’était pas du tout dans la « paperasse » : c’est votre prestation qui décide pour vous car il considérait que les élèves vous rendaient ce que vous leur avez appris. Votre passé pédagogique vous trahit. Ce qui est tout à fait vrai.

Je passe sur les deux heures de cours, sur l’interminable entretien, sur la délibération pour ne retenir que le résultat et les deux phrases qui ont résonné dans ma tête tout le long de ma carrière : «vous avez tout à apprendre en pédagogie mais vous avez deux atouts majeurs : la maitrise de la discipline et un talent d’animatrice ».

Je venais de gagner le « grade » qui allait me permettre de jouer dans la cour des grands : j’allais enfin rendre fière ma famille et exister aux yeux de l’administration, aux yeux de mes collègues, changer de statut. J’ai beaucoup souffert de « cet apartheid » ancien /débutant, stagiaire/titulaire comme si ancienneté rimait avec compétence et performance.

Plus tard dans ma carrière d’inspectrice, j’ai essayé de rechercher ces deux qualités chez les enseignants que j’ai eu à titulariser car elles sont le fondement du métier.

Ma première correction au BAC

Arrive la fin de l’année, arrive l’examen du BAC  et surtout la correction. Commence alors l’attente et les interrogations : vais-je être convoquée à la correction ? Ne vais-je pas être convoquée ?

Elle arrive enfin. Cette convocation vous fait grandir aux yeux du staff administratif, aux yeux de vos collègues et vous commencez à faire vos preuves.

La correction du BAC est une « école »qui complète votre formation grâce à la présence de l’inspecteur, aux échanges avec les collègues et surtout vous permet de vous situer en tant que correcteur : Suis-je trop sévère ? Suis-je trop cool ? Suis-je sur la bonne voie ? Ai-je été objective avec mes élèves ?

La 2ème correction est attendue fiévreusement pour vous rassurer ou vous culpabiliser.

Et puis les années filent sans se ressembler, les générations passent différentes les unes des autres mais il reste un métier basé sur des valeurs profondes sur lesquelles il ne faut pas transiger telles le respect, la confiance, l’honnêteté, l’amour de l’autre et surtout le travail et moi j’ajouterai l’amour du métier et la passion.

L’enseignement m’a procuré des moments de joie, de bonheur, de plaisir inoubliables qui ont rempli ma vie. Ma satisfaction et ma réussite professionnelle ont alimenté ma vie personnelle. Ma sérénité professionnelle a développé ma richesse personnelle.

Il ne m’a pas rendu riche mais il m’a transformée intérieurement. C’est mon expérience, mon témoignage.

Certains souvenirs s’estompent mais d’autres restent vivaces et vous accompagnent toute votre vie.

C’est, c’était et ce sera le plus beau métier du monde malgré toutes ses difficultés, ses embûches et ses exigences. On reste enseignant toute sa vie.

Vous êtes enseignants ? Contribuez sur contact@taoujih.com

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